Écriture

À la recherche de Marie J.
Éditions Gallimard, 2019
ISBN 978-2-07-279011-9
Numérique : Gallimard, Amazon.fr

Marguerite Yourcenar
« Le pendant des Mémoires d’Hadrien et leur entier contraire »

Correspondance 1964-1967
Texte établi et annoté par Bruno Blanckeman et Rémy Poignault
Préfacé et coordonné par Élyane Dezon-Jones et Michèle Sarde

La correspondance de Marguerite Yourcenar entre 1964 et 1967 nous raconte l’aventure passionnante d’un livre à la fois victime et bénéficiaire des «extraordinaires carambolages du hasard et du choix» : L’Œuvre au Noir. S’y déroule aussi, au jour le jour, l’histoire de la publication d’un ouvrage dont l’idée remonte au tout premier voyage de 1937, avec Grace Frick, dans le sud des États-Unis : le recueil des Negro Spirituals qui constituent Fleuve profond, sombre rivière. La question de la traduction est omniprésente dans les lettres car elle concerne aussi la préparation de La Couronne et la Lyre, «genre Fleuve profond, mais il s’agit cette fois de poètes grecs».
Ces années marquent le début d’une vie immobile à Petite Plaisance, hormis un voyage en Europe, notamment à Auschwitz, où peu à peu se forge le pessimisme qui prévaudra dans L’Œuvre au Noir, «pendant des Mémoires d’Hadrien et leur entier contraire».
La dynamique de l’écriture épistolaire de Marguerite Yourcenar a été respectée au plus près avec ses anglicismes, ses flottements sur les noms de lieux et de personnes, ses apories, ses répétitions, ses repentirs, qui laissent affleurer l’intime derrière les préparatifs de textes lissés pour leur publication. On voit émerger de l’ombre des mots le profil futur de Zénon, miroir inversé du portrait achevé d’Hadrien.
Quatrième de couverture

Parce que les années 1964-1967 sont marquées pour Marguerite Yourcenar par un début d’immobilisation, elle se montrera plus attentive encore que d’habitude à ce que soient suivies ses directives, clairement précisées dans ses lettres. Ces années marquent à la fois une période de continuité et de transition pour l’auteure et son œuvre. À part un voyage en Europe du 3 avril au 2 juillet 1964, elle ne quittera pas sa maison de Petite Plaisance dans l’île des Monts Déserts. Et elle profite de ce temps d’immobilisation pour écrire beaucoup même si elle publie peu et ne gagne pas grand-chose. [...]
Bien que les noms de toutes les grandes maisons d’édition de cette époque soient mentionnés dans sa correspondance, Yourcenar préfère donc se tenir loin des éditeurs avec lesquels elle est en train de régler ses comptes. Mais si elle est loin d’eux géographiquement, elle en est proche par le souci de publier son œuvre dans les meilleures conditions. De janvier à décembre 1964, est mise en avant dans sa correspondance la chaîne de la fabrication d’un livre – du moment où le manuscrit est accepté par un éditeur à celui où il est publié. Entre-temps sont discutés l’envoi et la correction des épreuves, les choix typographiques, la question de la couverture, le prière d’insérer, la liste des critiques auxquels faire parvenir l’ouvrage, et la publicité en général. On a l’impression d’être devant un cas d’école, la mise au point, au jour le jour, de ce que devient un texte une fois que l’auteur a fini de l’écrire. Deux manuscrits qui deviendront livres imprimés vont suivre cette chaîne entre 1964 et 1967 : Fleuve profond sombre rivière, qui parviendra jusqu’à l’étape ultime de la publication, et L’Œuvre au noir qui s’arrêtera en chemin.
Fleuve profond, sombre rivière, histoire de l’esclavage, est en soi un manifeste anti-raciste. S’y ajoute la prise de conscience écologique et environnementale de Yourcenar, perspective qui se manifeste dans une correspondance par essence reflet de l’actualité, plus que dans l’œuvre tournée vers le passé. [...]
Une fois de plus ces lettres révèlent à quel point Yourcenar est pionnière par rapports aux enjeux de notre temps. Car une correspondance n’est pas un essai. Dans une lettre, même plusieurs fois relue, en dépit qu’on en ait, on se laisse aller et le personnel s’infiltre. La subjectivité honnie et évacuée autant que faire se peut des essais et des œuvres romanesques se manifeste d’abord dans certaines allusions que l’écrivaine laisse percer sur son œuvre. C’est le cas pour Le Coup de grâce, par exemple. Dans une lettre à Henri Hell du 1er août 1964, elle écrit : j’ai toujours eu moi-même une partialité pour ce petit livre bouclé sur lui-même (l’un de ceux entre parenthèses que je n’ai jamais songé à réécrire). Puis dans un grand aveu de sa propre misogynie, elle affirme que Sophie n’aurait jamais pu raconter son histoire. C’est pourquoi elle a fait d’Éric le narrateur. Or Sophie, elle le confessera dans un entretien, est le personnage qui lui ressemble le plus.
Extraits de la préface
Élyane Dezon-Jones et Michèle Sarde